Lyon se prépare à accueillir une exposition photographique singulière le 5 juin 2025. L’artiste protéiforme Mars Yahl présentera son travail (clarifié par l’artiste comme le premier chapitre d’un travail de longue haleine) au bar Doctor Yeast, situé place des tapis à la Croix-Rousse.
Cette exposition, intitulée “Fire Sparks and Smoke”, mettra en lumière un pan particulier de son œuvre : le light painting réalisé exclusivement avec du feu. L’événement revêt une importance particulière, marquant les dix ans de présence de l’artiste et de ses collaborateurs dans un lieu emblématique : l’Usine.
Dix ans à l’usine : un terrain d’expérimentation unique
Depuis dix ans, l’Usine a servi de toile de fond et de laboratoire créatif pour Mars Yahl. Accueilli par Claude, qui leur a toujours laissé carte blanche à condition de remettre les choses en place, l’artiste a pu y explorer diverses techniques. Le lieu, par sa nature et ses espaces variés, s’est révélé idéal pour ses expérimentations photographiques. Le choix de l’Usine pour cette première exposition/chapitre est un hommage à cet espace de liberté créative et aux personnes qui l’ont rendu possible.
Du Light Painting traditionnel au “Fire Painting”
La pratique de Mars Yahl a évolué au fil du temps. Ses débuts dans le light painting, technique qui consiste à dessiner des formes avec des sources lumineuses pendant des poses longues, étaient assez classiques. Il utilisait d’abord de petites lampes à LED pour tracer des formes simples comme des tubes ou des lettres. À l’époque, un ami de Maieut, nommé Vincent, avait même fabriqué une lampe spéciale à LED changeant de couleur, contrôlée par un manche de guitare de jeu vidéo et un Arduino, permettant de mélanger les couleurs en appuyant sur des boutons, un outil utilisé pour des sessions light painting à la cave de l’Usine, un espace aujourd’hui inaccessible.

Avec la baisse des prix des LED, l’utilisation de bandeaux lumineux sur de longs tubes est devenue plus courante, permettant de créer des lettrages ou des formes imposantes, voire des fonds de lumière. Mais l’artiste a ressenti le besoin d’aller plus loin.
C’est ainsi qu’il s’est tourné vers l’utilisation des flammes, ou ce qu’il nomme le “fire painting”. Utilisant du matériel de jonglerie, comme des torches ou des bolasses imbibées d’alcool à brûler, il a découvert une nouvelle façon de “peindre” avec la lumière. Le choix du feu n’est pas anodin ; il était moins répandu dans le light painting il y a dix ans. Surtout, le lieu s’y prêtait parfaitement, permettant de réaliser ces expériences en toute sécurité et discrétion, même en plein jour ou au milieu de la nuit.
La technique et ses défis
Réaliser une photo de light painting, et encore plus de fire painting, demande une préparation méticuleuse. La séance commence par le repérage du lieu, du fond, et la définition de la perspective souhaitée. Ensuite vient l’installation de l’équipement (trépied, appareil photo) et un cadrage précis. La mise au point est essentielle et se fait en se plaçant à l’endroit exact où le sujet lumineux sera créé.
Une fois ces étapes réalisées, la pièce est plongée dans le noir complet. L’artiste, entièrement habillé en noir (vêtements, chaussures, chaussettes, cagoule, gants) pour ne laisser aucune partie visible et éviter les reflets parasites, déclenche l’appareil. Il se déplace alors dans l’obscurité et, face à l’objectif ou selon la forme à dessiner, allume sa torche. Pour les personnages, par exemple, la torche est tenue près du visage avant de dessiner dans l’espace, en essayant de caler les proportions sur les siennes. Une fois la forme dessinée, la flamme est étouffée avec précaution pour ne pas laisser de traces indésirables. L’artiste retourne ensuite à tâtons vers l’appareil pour arrêter la pose longue.
Ces poses durent généralement entre 1 minute 30 et 2 minutes, parfois jusqu’à 5 minutes. Le travail se fait souvent seul, ce qui complique le processus. L’artiste a également expérimenté d’autres techniques, comme l’utilisation de cierges magiques pour créer des sphères ou des arabesques complexes, un processus difficile mais qui donne des résultats de haute qualité.
Maîtriser le feu a nécessité une dizaine de séances d’expérimentation. Même avec de l’expérience, obtenir un personnage bien proportionné n’est pas garanti du premier coup. Une après-midi de travail peut ne produire que six ou sept photos, dont seulement deux pourraient être jugées “exploitables”, soit environ quatre heures de travail pour une photo réussie.
Philosophie et retouche minimale
Une caractéristique essentielle du travail de Mars Yahl est le refus de la manipulation numérique. Il n’utilise pas Photoshop ; rien n’est ajouté, enlevé ou détruit sur l’image après la prise de vue. Le seul post-traitement se fait via Lightroom, principalement pour atténuer les lumières trop fortes ou déboucher les ombres afin de faire ressortir certaines parties de l’image. L’exposition est principalement gérée à la prise de vue, en travaillant à des ouvertures d’objectif spécifiques comme f/11 ou f/16 pour éviter de “cramer” les lumières.
Les intentions artistiques : questionner et scénographier
L’objectif principal de Mars Yahl est de créer des images qui surprennent le spectateur. En utilisant le feu, il cherche à confronter le public à quelque chose d’inhabituel dans le domaine du light painting. Son intention est que les gens se demandent “comment tu as pu la faire?”, qu’ils s’interrogent sur la technique. S’ils posent des questions, il n’a aucun secret et est prêt à partager son processus.
Le lieu de l’Usine offre un large panel d’intentions photographiques. Des espaces épurés comme la cave permettent de se concentrer sur la création de formes lumineuses pures ou de mettre en scène la position de l’artiste, parfois représenté plusieurs fois (silhouettes, personnages de feu) pour occuper l’espace et équilibrer l’image. D’autres zones de l’Usine, avec leurs objets abîmés et usés par le temps, permettent de créer des scénographies donnant une impression de monde post-apocalyptique ou intemporel, à la manière de “Mad Max”. La scénographie intègre lumière, objets, lieu et parfois des personnes (amis qui posent occasionnellement).
Malgré la réalisation de photos dans la même pièce de l’Usine, l’artiste vise la diversité. En changeant de cadrage, d’angle (horizontal ou vertical) ou en tournant simplement l’objectif à 180 degrés, il parvient à créer des images radicalement différentes d’un même endroit, au point que le public ne soupçonnerait pas qu’il s’agit de la même pièce.
“Fire Sparks and Smoke” : Le premier chapitre d’une saga
Cette exposition marque le premier chapitre d’une série dédiée au travail réalisé à l’Usine. “Fire Sparks and Smoke” se concentre exclusivement sur les photos de light painting avec du feu. L’exposition présentera une vingtaine de photos, avec des formats variés, toutes issues de l’Usine.
L’éphémère du lieu, l’éternité de l’instant
Cette notion d’éphémère contraste avec la nature de la photographie elle-même. Alors que la performance de light painting est un acte passager, la photo, particulièrement la pose longue, capture et fige un laps de temps, plusieurs minutes, sur le capteur. L’artiste estime que de ce fait, la photo rend ce moment éternel, contredisant l’idée d’éphémère. Le caractère éphémère résiderait plutôt dans la volatilité du support numérique ; si les photos ne sont pas imprimées et que les disques durs lâchent, l’œuvre disparaît. Ayant réalisé entre 20 000 et 30 000 photos à l’Usine, l’impression de toutes est impossible, rendant la sélection pour les expositions essentielle.
Quand la photo ressemble à la peinture
Un retour récurrent sur les photos de Mars Yahl, notamment celles réalisées avec du feu, est qu’elles ne ressemblent pas à de la photographie traditionnelle, mais plutôt à de la peinture. L’utilisation de flammes, une source de lumière naturelle et unique dans l’obscurité, crée un rendu qui peut rappeler les maîtres travaillant la lumière comme Vermeer ou le Caravage. L’incandescence du feu avec son halo produit des effets qui évoquent les toiles anciennes.
Cette ressemblance, souvent inconsciente pour le spectateur, est précisément ce que l’artiste recherche. Exposées dans un lieu convivial comme un bar, ses photos invitent les gens à s’arrêter, à observer, à s’interroger sur ce qu’ils voient. Si une photo parvient à capter l’attention de quelqu’un au point qu’il se lève pour l’examiner de plus près et chercher à comprendre, l’artiste estime avoir atteint son objectif.
L’exposition “Fire Sparks and Smoke” de Mars Yahl n’est pas qu’une simple présentation de photographies. C’est la célébration d’une décennie d’expérimentation dans un lieu unique, un hommage aux personnes qui y ont contribué (Claude, Maieut, Ynot, Ruan, Heta, Audrey, Chti, Salah…), et une invitation au spectateur à redécouvrir la lumière sous un jour inattendu, en se laissant porter par la magie du feu capturé en image. C’est le premier acte d’une série qui promet de dévoiler les multiples facettes d’un travail artistique profondément lié à l’âme d’un lieu exceptionnel.

